laurentjauffret

BD et politique

In marketing on 15 avril 2007 at 9 h 50 mi

Pour la politique ça ne va pas fort. Elle n’est pas populaire. On lui reproche d’être complexe, aride, codée, trompeuse, ennuyeuse, décevante, inefficace… les hommes politiques sont encore plus mal lotis : ambitieux, arrivistes, menteurs, pourris… Tous les lieux communs qui trainent sur la politique la desservent. Soudain, une petite lueur apparait. Les élections présidentielles sont perçues par chacun comme un rendez-vous incontournable, avec du suspense, des candidatures contrastées, de vrais enjeux … l’intérêt semble renaitre pour la politique et elle s’infiltre là où on ne la voyait pas auparavant. C’est le moment d’en profiter et de sortir de ses modes de diffusion habituels.

Pour la bédé, tout va bien. Sans faire de bruit, elle s’est glissée en tête des ventes de livres. La presse ne parle pas d’elle mais elle se vend quand même, avec ses libraires spécialisés, ses réseaux, ses fans, ses blogs. Elle est prête à faire des incursions hors des sentiers battus – l’aventure exotique, historique ou fantastique – pour investir des sujets réputés trop sérieux pour elle. Mieux, elle peut envisager d’intéresser à la politique les populations qui en sont le plus éloignées et qui lisent des bédés, en particulier les jeunes.

Ce rapprochement inattendu a produit ces derniers mois quelques ouvrages qui méritent qu’on s’y attarde. En voici une revue non exhaustive.

« La face karchée de Sarkozy » : en tête des ventes
La face karchée de Sarkozy est le best seller incontestable. Edité en novembre et déjà vendu, d’après l’éditeur, à près de 200.000 exemplaires. Il s’agit d’un genre original puisque mêlant le journalisme d’investigation et la caricature dans l’esprit de Charlie Hebdo. Documenté et méticuleux sur le fond, féroce et polémique sur la forme, le livre a mis en lumière un véritable phénomène sociologique : la détestation et le rejet que suscite Nicolas Sarkozy. Sur cette vague, les auteurs s’apprêtent à publier une suite le 15 mai. On imagine que la fin a été écrite en deux versions.

« Élysée République – secret présidentiel » : Largo président

Ce premier tome d’une série, lancée à grand renfort de marketing par Casterman avec par exemple le blog du personnage principal, explore une recette là aussi inédite. Les auteurs nous montrent l’Élysée et le parlement avec une précision très documentée. Ils en profitent pour glisser quelques éléments de programme : leur candidat idéal à la présidence se dit « ni de droite, ni de gauche » (Bayrou n’avait pas encore percé au moment de la conception du projet), il préconise la dépénalisation de la prostitution et la protection des prostituées car « si on commence par les plus déconsidérés de la société, ça prouve qu’on oubliera personne en chemin ». Face à lui, un président cynique et prêt au meurtre. Le qualificatif de bédé réaliste est usurpé et ne désigne que le dessin. Le résultat évoque irrésistiblement Largo Winch, pour le dessin et le scenario, mais en moins bien, moins efficace, moins crédible, en admettant que cela soit possible. Finalement les auteurs n’ont pas cru qu’ils pourraient capter leur lecteur par la seule matière de la réalité politique d’aujourd’hui. En introduisant le thriller à l’américaine à leur recette, ils se sont disqualifiés pour traiter leur sujet au fond.

« Vive la politique! » : le patchwork

Les auteurs de bd ne s’intéressent guère à la politique et quand un grand éditeur (Dargaud) les met à contribution, l’inspiration n’est pas toujours au rendez-vous. Comme se sont dérangés notamment des gens comme Binet, Veyron, Mandryka, Brétecher pour la vieille garde et Riad Sattouf, Diego Aranega ou Frantico pour les petits nouveaux, le résultat est tout à fait honorable. Il reste qu’ils sont peu à l’aise avec leur sujet. D’ailleurs quel est le sujet ? Est-ce les hommes politiques et leurs mœurs qu’il faut croquer ? Est-ce la politique et l’engagement qu’il faut défendre ? Une bd politique c’est raconter des histoires ou faire passer des idées ?

« Dol » : l’alter bédé

Philippe Squarzoni a choisi lui de raconter les grandes idées et l’Histoire récente plutôt que la petite histoire. Le dessin évoque Manara (période HP et Giuseppe Bergman) et l’album décrit les mutations de la France à l’heure de la mondialisation et des gouvernements du dernier quinquennat, de Raffarin à Villepin. Le message est militant. Incisif et graphiquement inventif, il illustre son propos de pubs de référence à star war ou à Chaplin. Il ne peut éviter pourtant de longs tunnels : la retranscription des interviews de membres d’Attac, où l’on ne voit pas bien la valeur ajoutée du dessin. Le propos d’extrême gauche séduira les partisans de Bové ou Besancenot. Les autres le trouveront indigeste.

« Ségo, François, Papa et moi » : la bédé socialiste 100% pur jus

L’auteur, Olivier Faure, est le directeur de cabinet adjoint de François Hollande. Il raconte la période comprise entre la victoire du Non au référendum et la désignation de Ségolène Royal à la candidature au sein du PS. Comme avec Dol, il s’agit d’un épais pavé en noir et blanc, mais publié chez Hachette dans la même collection que Olislaeger et Cattan « un autre monde est possible ».

Si le dessin est bien moins affuté que chez Squarzoni, le résultat est honorable et efficace. L’histoire qui se déroule sous nos yeux a été vécue de l’intérieur. Pas de révélation ou de scoop, mais pas de précautions de langage excessives non plus, comme la profession de l’auteur aurait pu nous le faire craindre. C’est donc du reportage, bien rythmé, comme si une caméra avait été dans les bureaux fermés où se jouait une grande partie d’échecs. Le problème vient cette fois encore de la définition du sujet. En montrant le quotidien et les préoccupations de quelques ténors socialistes pendant plus d’un an, on se surprend à penser que la tactique politique occupe décidément beaucoup de place dans leurs pensées. Faure sait rendre la politique politicienne intéressante à décrypter, mais ce n’est que de la politique politicienne. Et est-ce cela la « vraie » politique ?

Le sujet « politique » est donc loin d’être épuisé par cette incursion de la bédé sur ses terres. Chacun des protagonistes présentés dans cet article a tourné autour mais aucun n’a réussi à l’envelopper tout en gardant la pertinence du mode narratif particulier à la bédé. Patience, nous continuons à surveiller les parutions.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :