laurentjauffret

Montebourg versus Guérini : crise et gestion de crise

In stratégie on 11 mars 2011 at 12 h 19 mi

Avertissement au lecteur et questions de méthode


L’idée de cet article est d’éclairer la controverse qui oppose le secrétaire national à la rénovation Arnaud Montebourg au Président de la fédération et du Conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, en présentant quelques uns des éléments disponibles sur le web et en les commentant, chacun étant à même de se reporter à ces « sources ».

Dans chaque partie, je me suis efforcé de distinguer la présentation analytique des documents et le commentaire, plus critique, plus partisan mais aussi qui s’efforce de considérer les questions de forme, de tactique et d’analyser cette épisode de notre vie politique en terme de communication politique et de stratégie médiatique.


Le « rapport Montebourg » : par qui le scandale arrive…



L’affaire démarre mercredi 2 mars, au moment ou le Point publie le fameux rapport confidentiel. Ce rapport a été rendu à Martine Aubry en décembre 2010. Il pointe une série de dysfonctionnements au sein de la fédération PS des Bouches-du-Rhône dont notamment (je cite) :

« Une démocratie pluraliste inexistante : »

« Le Conseil général, machine à distribuer des postes d’élus ou d’employés, est utilisé comme instrument clientéliste aux fins d’asseoir sans partage le pouvoir de son président sur le parti, sur les autres collectivités locales » […]

« La violation des statuts et l’auto proclamation d’un « président » de Fédération : »

« Jean-Noël Guérini s’est autoproclamé président de la Fédération socialiste des Bouches du Rhône, un poste qui n’existe pas dans les statuts, au cours d’un Conseil fédéral réuni le 5 février 2010 à Marseille. Cette réunion a conduit à « l’élection » d’un président de la Fédération après qu’ Eugène Caselli a décidé de démissionner subitement. […] »

« Un système de pression féodal reposant sur l’intimidation et la peur »

« Le contrôle de Jean-Noël Guérini sur le parti s’exerce par la mise en place systématique à la direction des sections marseillaises d’employés du Conseil général: 13 des 18 secteurs marseillais sont directement contrôlés de cette façon. […]

Depuis l’ouverture d’une information judiciaire sur les marchés publics passés dans les Bouches-du-Rhône, les pressions et les menaces sur les camarades se sont généralisées. Le 17 mars 2010, au cours d’une réunion de groupe des élus PS, Jean-Noël Guérini affirma, en défiant la loi, disposer d’écoutes et de SMS démontrant que certains camarades l’auraient dénoncé dans les affaires politico-judiciaires en cours. […] »

En conséquence Arnaud Montebourg propose une mise sous tutelle de la Fédération des Bouches-du-Rhône :

« Si la direction du parti n’a pas de compétence pour juger du bon respect de la loi républicaine par les dirigeants de la Fédération dans leur comportement à la tête de leur collectivité, ce qui revient exclusivement à la justice – heureusement saisie en l’espèce -, il n’en reste pas moins que celle-ci a une responsabilité particulière et directe en ne faisant pas cesser la douce tolérance à l’égard de pratiques qui nous déshonorent collectivement » […]

Commentaire :

Au nom un peu pompeux de « rapport », on s’attend à autre chose que ce document de 4 pages. Celui-ci évoque plus un rapport de stage (ou de stagiaire) qu’une production personnelle par la plume acérée d’Arnaud Montebourg. S’il est structuré en 6 points (je n’en ai repris que 4), le texte est plutôt mal équilibré, mal organisé, mélangeant faits établis et ouï-dire ou opinions, questions politiques, questions d’images et questions juridiques et surtout ne hiérarchisant pas suffisamment les faits.

Il reste que malgré les faiblesses de ce document, sa lecture produit une impression désastreuse pour la fédération des Bouches-du-Rhône. Certaines allégations feraient l’objet d’un « objection votre Honneur » dans une série américaine, d’autres paraissent aisément vérifiables et pourraient justifier des mesures conservatoires ou des sanctions immédiates. En particulier, le fait que Jean-Noël Guérini se soit désigné patron du PS en dehors de tout cadre statutaire par une manœuvre qui s’apparente à un coup d’état ou pour le moins un passage en force.

L’intégralité du rapport se trouve ici :

La version de Lamy : sapeur pompier volontaire


Le 3 mars, le Point publie une interview de François Lamy pointant la faiblesse du rapport : « Ce rapport a été fait sur la base d’un voyage d’une journée, au mois de juin. Il a ensuite soi-disant été envoyé au Parti socialiste en décembre, mais nous n’en avons pas trace. Nous l’avons finalement reçu la semaine dernière pour constater qu’il n’y a dans ce rapport aucun fait réel ou avéré, aucune preuve, aucun élément précis, aucun document annexe. Il s’agit de déclarations péremptoires, nous sommes là dans le déclamatoire. »

Il ajoute « Dans la vraie vie du PS. Il est irresponsable de faire de la mousse autour de rien dans une telle période. Arnaud Montebourg ferait mieux de faire campagne pour les cantonales, sur le terrain, aux côtés des candidats »

Commentaire :

L’interview de Lamy est un modèle de communication de crise. Il crée à la fois un écran de fumée et allume un contrefeu. Il est vrai que la journaliste n’est pas aussi pugnace que Jean-Michel Apathie lorsqu’il interroge Harlem Désir le lendemain.

Lamy commence par dire que le rapport comporte des allégations non prouvées, ce qui est vrai (mais pas que…), et qu’il ne comprend pas pourquoi Montebourg le rend public (ce qui est également une allégation non prouvée car c’est le Point qui le rend public).

Même s’il dit ne pas le comprendre, il suggère un » mobile du crime » : les Primaires qui donneraient à Montebourg la tentation de faire un « coup ».

Sur les questions statutaires : cumul de deux fonctions incompatibles et auto proclamation à une fonction qui n’existe pas de Président de la fédération, Lamy fait le candide et ose « Il n’y avait pas de candidat face à Jean-Noël Guérini, pas de rivalités de pouvoir [ !!!]. Il faisait l’unanimité. » ce qui paraît un peu surréaliste à Marseille ou n’importe où ailleurs.

L’interview se trouve ici

La réponse de Guérini : saint et martyr


En réponse aux accusations, Jean Noël Guérini publie pour sa part une réponse dans laquelle il souligne que ces attaques interviennent à quelques jours du premier tour des élections cantonales « attaques d’autant plus inacceptables qu’elles sont portées par un responsable national de notre Parti » […]

Il qualifie le texte, de mensonger, calomnieux et diffamatoire et rendu public par la presse, sans aucune précaution, ni réelle vérification. Il annonce avoir décidé, de déposer une plainte en diffamation en son nom, la Fédération faisant de même. Il qualifie le rapport d’opération de communication de M. Arnaud Montebourg, « engagé dans la course des primaires socialistes pour laquelle il doit impérativement faire parler de lui. »

Il annonce également avoir demandé officiellement à « Martine Aubry, notre Première secrétaire, d’engager un audit spécifique à la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône afin de faire taire, une bonne fois pour toute, les médisances et la calomnie. »

Commentaire

Niez, Niez avec la plus extrême conviction ! C’est la meilleure des défenses. Inutile d’argumenter, la bonne foi transparait avec votre indignation. C’est la stratégie que suit Guérini et, coupable ou innocent, ces protestations véhémentes ont leur efficacité.

Il s’emploie aussi à présenter les acteurs de la pièce selon un angle subtile : Montebourg ne représente que lui-même, toute la direction du parti soutient la fédération des Bouches-du-Rhône et ce n’est pas lui, Guérini qui est personnellement attaqué mais à travers lui tous les militants PS.

Il invoque un complot, ce qui est plausible effectivement mais ne l’innocente pas.

La ficelle est un peu grosse et le président Guérini n’a pas non plus exactement une tête de premier communiant ou de victime expiatoire mais enfin…

Niez, Niez avec la plus extrême conviction ! la queue du rat dépassant de la bouche, continuez d’affirmer, non ce n’est pas moi qui l’ai mangé !

L’intégralité de la lettre est ici et la vidéo ci-dessous

La lettre de Montebourg à Aubry : Lincoln à la rescousse


A son tour, Arnaud Montebourg d’abord silencieux, réagit par une lettre ouverte à la première secrétaire nationale.
Il y qualifie la publication du rapport de « malheureuse et inappropriée » mais apporte des précisions pour réagir à la façon dont on s’emploie à « discréditer son travail sans condamner d’invraisemblables comportements au sein de la Fédération des Bouches du Rhône »

Il précise « Chacune des affirmations contenues dans ce rapport ont été méthodiquement et précisément vérifiées et que des éléments de preuves précis et concordants de ce que j’ai décrit dans mon rapport de décembre sont disponibles. »

Il cite Abraham Lincoln, « C’est en gardant le silence alors qu’ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches. » Et conclue « Je n’ai pas voulu être ce lâche en fermant les yeux sur les agissements de certains socialistes des Bouches du Rhône. Et je ne souhaite pas que le parti dont je suis l’un des leaders soit fait de ce triste bois là. »

Il met en cause les collaborateurs de Martine Aubry et en particulier François Lamy qui a cherché à l’empêcher de produire ce rapport et constate, que Martine Aubry parait avoir choisi de détourner le regard.

Commentaire

Arnaud Montebourg livre un brillant plaidoyer qui se transforme vite en réquisitoire.

Son premier point est une réponse au reproche que beaucoup lui font : avoir produit ce brulot à 2 semaines des élections cantonales. Il rejette cette accusation avec vigueur.

Ce point est primordial car si le rapport était resté confidentiel, la nécessité de produire des preuves à ses allégations ne s’imposait pas et il avait simplement à produire assez d’arguments pour déclencher une enquête.

Il me semble très crédible que ce rapport n’ai pas été rendu public du fait de Montebourg pour au moins trois raisons :

–         la forme du rapport n’est pas assez soignée. Elle l’oblige à compléter-corriger-rectifier ses allégations. Une attaque préméditée aurait été mieux anticipée,

–         le premier résultat est de le mettre en difficulté, soupçonné de retomber dans ses travers de trublion qui joue contre son camp.

–         La proximité des cantonales est un facteur qui profite sûrement à certains acteurs mais pas à lui.

Si la fin de la lettre contient de graves mises en cause d’Aubry et surtout de Lamy, il s’est abstenu d’expressions télévisées sur le sujet et semble avoir décidé de ne plus en reparler d’ici les élections.

L’intégralité de la lettre est consultable ici.

La réponse de Solferino : questions de timing



La direction du PS n’a pas réagi par un communiqué mais la question a été abordée par Benoit Hamon lors de son point de presse cette semaine. Il annonce la mise en place d’une commission d’enquête après les cantonales comme l’a d’ailleurs demandé la fédération et suivant le même processus que celui qui s’était institué pour la fédération de l’Hérault. Il évalue à 2 ou 3 mois le temps nécessaire pour faire la lumière, avant les primaires en tous cas.

Commentaires

La stratégie média du PS semble  – une semaine après le début de l’affaire – à peu près calée.

–         Rien ne justifie des mesures immédiates,

–         une commission d’enquête sera instituée après les élections,

–         les deux parties sont renvoyés dos à dos, corrigeant l’impression première d’un soutien de Solférino à Guérini

Toute l’habileté de la direction nationale va être de dépêcher une enquête qui se tienne après les cantonales mais avant les primaires, le tout sans nuire à la crédibilité du parti. La trêve des petites phrases et commentaires de la part des cadres du parti semble établie. La presse est déjà en train de regarder ailleurs, l’obstacle médiatique est sur le point d’être franchi. Le reste est affaire de morale politique. Il sera traité en temps utiles…après les élections.

Le sujet est traité entre 16’00 et 17’30’’ puis dans les questions vers 24’30’’

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  1. Excellent article.

    Je serais moins catégorique que vous sur la qualité de la gestion de crise de François Lamy. En retournant l’accusation contre Arnaud Montebourg et en cautionnant de fait des pratiques que tout le monde connaissait dans le petit milieu de la rue de Solférino, le bras droit de Martine Aubry porte un coup rude à l’image de « rénovatrice » de sa patronne. Il n’y a qu’à voir les réactions sur les réseaux sociaux/commentaires des sites de presse ou lors de tractages sur le terrain, l’opinion est acquis à la cause d’Arnaud Montebourg. Pas si efficace comme communication de crise finalement…

  2. Il s’agit effectivement plus d’habileté que d’efficacité et c’est de toute manière une stratégie de court terme (oxymore ?)

    • C’est justement là qu’est le problème dans votre analyse à mon avis. La recherche de l’efficacité à court terme est une mauvaise stratégie de gestion de crise puisqu’en tentant de masquer ses propres insuffisances, la direction du PS repousse à plus tard une résolution de crise qui va mécaniquement s’installer dans la durée. C’est exactement le même syndrome (à une moindre échelle) que le soutien indéfectible du Président de la République à Eric Woerth. On sait qu’en terme de gestion de crise, nier et produire des contre-feux est toujours improductif puisqu’après une courte periode d’accalmie, le feu des critiques reprend généralement sur la durée.

  3. Je pense qu’il aurait été intéressant d’analyser les tempo et canaux de réponse notamment de la part de Montebourg :
    – totalement silencieux dans un premier temps (du mercredi au lundi matin) il a même annulé deux prestations télévisées qui étaient programmées.
    – Une lettre à Martine Aubry : pas à Guérini, pas à Lamy, ni à qui d’autres… à Aubry, la chef du PS. Un courrier comme il l’avait fait à Nonce Paolini PDG de TF1 il y a quelques mois.
    – mise en ligne de la lettre sur sont site de campagne (pas son blog)
    – diffusion de la info de sa lettre et de sa mise en ligne par son compte twitter et Facebook.

    Qu’en pensez-vous Laurent ?

    • Ces précisions sont intéressantes. Je ne me suis pas penché sur le détail du timing par crainte d’erreurs en le reconstituant après coup.
      J’ai noté les supports sans trop interpréter : que penser du fait que la lettre de Montebourg soit sur son site de candidat aux primaires ? Cela semble en contradiction avec le refus affiché d’instrumentaliser cet épisode dans le cadre de sa campagne comme il en est accusé
      Quant au choix de ne s’exprimer que sur des médias sociaux ou son blog, il peut s’expliquer par la volonté de communiquer surtout en interne sur cet épisode et non devant le pays tout entier.

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